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à Daniel Meyers à cause de notre rencontre si
« particulière », du rêve de l’arbre, et bien sûr de la photo à l’oiseau…
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photo Daniel Meyers |
On
aurait dit, ce serait la nuit.
On aurait dit, il y aurait un lac.
On aurait dit, qu'autour tout autour il y aurait des cierges, tant de cierges
allumés comme pour écarter l'obscurité et brûlant, de mille feux célestes.
Le lac serait, immense et la nuit, la nuit aussi.
Il n'y aurait pas de lune.
Le lac son eau, elle serait stagnante, profonde. Froide.
Et glacée.
A la surface il y aurait une barque, comme à la dérive, avec un homme dedans.
L'homme rame, un peu tout de même. Il avance et ses rames, plongent loin si loin
dans les eaux stagnantes comme si elles plongeaient aussi dans le noir, de la
nuit.
L'homme, pleure, on ne sait pas pourquoi, il pleure. Et quand il se penche les
larmes de ses yeux font de tous petits trous, à la surface d'une eau que l'on
pourrait dire, tranquille.
La lumière, des cierges, dans l'eau se reflète comme à l'infini.
Elle tremble.
Au milieu du lac, tout d'un coup,
l'une de ses rames semble ne plus vouloir ressortir on pourrait la croire, comme
empêchée. Quand il réussit enfin à la faire ressurgir à la surface, l'homme la
voit entourée de ce qu'il croit être, des algues.
Alors il se penche, son corps à moitié sort de la barque, et ses larmes font des
petits cercles moins pointus à la surface de l'eau dont il est, si proche.
Il se penche.
Il se penche et comprend que ce ne sont pas, des algues, ce sont des cheveux,
longs, de ce blond que l'on dit vénitien, et qui flottent très légèrement, sous
la surface de l'eau.
Attaché aux cheveux longs de cette sorte de blond, il y a le corps d'une femme,
longue elle aussi. L'homme regarde d'encore plus près, il croit un cadavre, qui
n'aurait pas encore entamé sa descente vers les fonds. Mais les yeux, de cette
femme, sont ouverts pourtant. Et ses mains, ses mains sont croisées sur son
ventre. Sa robe, longue, est en velours que l'on dirait grenat, et ses pieds,
sont chaussés d'escarpins verts elle ne sourit pas, comment le pourrait-elle,
mais sa bouche semble articuler des choses. Alors l'homme colle son oreille à la
surface de l'eau, ses larmes ne coulent plus et il entend, et il écoute.
La femme lui dit des choses, de ces
choses que les femmes disent aux hommes sans doute. Et quand bien même elle
pleurerait elle aussi, cela ne se verrait pas.
A intervalles réguliers on comprend, il comprend, qu'elle n'est pas très
heureuse de flotter là, en dessous de la surface du monde, que ce n'est pas son
choix, et que bien souvent elle tente - sa tête alors s'avance jusqu'à effleurer
la ligne de l'eau - de briser l'espèce de maléfice qui la retient en bas mais
elle n'y parvient pas.
Elle dit j'ai commencé, tout au bord de la rive, de pousser ma tête hors de
l'eau j'ai essayé tant de fois mes cris, on ne les entend pas et mes pleurs, on
les devine guère. Elle dit longtemps, des mois, des années peut-être, j'ai
flotté là, près de la rive, et vous ne veniez pas. Alors mon corps s'est
détourné il est parti là, juste sous la surface de l'eau il s'est posé comme en
rêve, mais moi pourtant, depuis tant d'années déjà, je ne rêve pas, mes yeux
toujours, sont comme ouverts qui regardent un ciel qu'ils n'atteindront pas. Et
je tente, Seigneur comme je tente, de percer la peau de l'eau, depuis des années
et des mois je tente et puis vous... alors vous voilà, avec tous ces cierges, et
qui vous illuminent.
L'homme ne répond rien, que pourrait-on répondre à une femme qui vous dit ces
choses-là ? Mais sans qu'il s'en soit vraiment rendu compte son corps est sorti
comme à son insu de la barque il est étendu à présent, de l'autre côté de l'eau
et de ses mains, qui ne tiennent plus les rames, il caresse comme il le peut ces
longs cheveux de ce blond, qui vient de là-bas.
Ainsi occupé il ne sent pas, la pluie dont les petites larmes viennent heurter
la surface de l'eau, la trouent sans la blesser mais quand même la déchirent.
Pas plus qu'il ne sent, le vent, qui lentement éloigne de lui la barque, les
rames, lentement les éloigne, de l'autre côté de la vie. Quand bien même il le
verrait ça ne le dérangerait pas, il est occupé. A caresser les longs cheveux,
mouillés ? de cette femme sa robe, de velours grenat, à vouloir lui ôter ses
escarpins vert ou peut-être à l'embrasser ? Ainsi occupé il ne sent pas, que
l'eau du lac petit à petit s'est rafraîchie.
Comme si elle pouvait être plus fraîche encore.
Gelée elle picote, le corps de cet homme, et lui, s'en moque, il s’en moque à
l'infini de cette nuit-là.
Ainsi un oiseau, qui survolerait le
lac en cet instant, verrait cet étrange spectacle d'un homme gisant sur le
ventre à la surface d'un lac gelé, une main plongée dans la glace et qu'il ne
pourrait plus retirer.
Se posant sur la surface gelée il irait sans doute voir, l'oiseau, ce qui en
dessous se cache et pourrait expliquer la présence ici de cet homme posé, comme
à la surface. Au beau milieu du lac.
Et il ne verrait rien.
Rien, l'oiseau, rien.
Si ce n'est les lueurs des cierges se reflétant sur la peau de l'eau, givrée,
sans plus trembler et de toutes leurs forces.
Edith Soonckindt - Bruxelles 1998
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