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illustrateur Daniel Bron |
C'était
en cette saison où le soleil s'était abîmé dans la terre, où les jours et
la nuit respiraient du même souffle et où les étoiles avaient été dégrafées
du ciel.
La
nuit était jaune, mon sarrau noir et blanc, j'avais un peu mal aux yeux à
cause des épingles fichées dedans et autour desquelles rouillaient mes larmes.
Courir,
encore, pour leur échapper, oublier le village et ses ignominies, oublier ce
qu'ils m'avaient fait et qui était bien en deçà de ce qu'ils étaient encore
capables de faire. Courir, fuir l'immensité de leur rage, vers le refuge de
tous les pardons futiles et de toutes les éternités, béantes. Grimper là-haut,
vers la cabane aux lumières, je n'avais d'autre volonté mais c'était sans
compter les larmes rouillées qui me faisaient grincer les yeux et s'abîmaient
ensuite mollement dans ma bouche ouverte.
C'est
alors que les voix sont montées. Au début un murmure, venu de l'eau peut-être,
et une incitation à prendre le chemin des châtaigniers plutôt qu'un autre. La
voix de l'eau me pousse, sur un chemin rocailleux où je n'en finis pas de
tomber. Me pousse, de l'eau, la voix, aqueuse, la voix de tous ces morts sans
doute, réveillés pour me dire. Tous les bergers morts dans l'eau avant la
saison mauvaise et qui me crient. Je n'entends pas, pas vraiment, occupée que
je suis par les épingles dans mes yeux que rougit la rouille, et mes jambes qui
ne me portent déjà plus car cela en vaudrait-il la peine.
Les
voix.
Je
cours.
Je
tombe.
Puis
ces dernières semblent venir d'ailleurs, de la terre cette fois et je m'arrête
pour écouter, me penche même, collerais si je le pouvais mon oreille à la
terre, pour comprendre. Les voix, immenses, telluriques, douces et rocailleuses
tout à la fois, les voix, terribles, me disent. Ce sont celles des morts de la
terre à présent, des mal enterrés peut-être. Et moi qui cours, qui tombe,
tandis que les épingles de mes yeux étincellent au clair de lune, qui sera
celui où hurleront tous les sangliers et où les chiens iront racler leurs
ventres contre les arbres.
Courir,
tomber, portée par les voix de la terre, et de l'eau, grimper toujours le long
de la forêt de chataîgniers, les genoux fendus par tant de brûlures et de
coupures sanguinolantes sur un sarrau aux carreaux noirs, et blancs. Tomber,
tomber à vouloir courir trop vite, chaque fois les épingles qui entrent un peu
plus au fond de mes yeux et la rouille qui les opacifie et m'empêche de voir.
Et les eaux, qui débordent, et la terre, qui tremble, agitée par tous ces
rugissements ! Dans l'eau déjà le soleil était tombé pour s'y être regardé
trop de fois, alors sous la terre, le soleil !
Une
croûte de rouille est la seule chose que je vois en cette nuit jaune où
braillent les sangliers et ce sont mes mains qui larmoyent puisqu'il serait trop
dangereux de continuer à pleurer comme on le fait d'ordinaire. Un instant je
reste étendue ainsi, les bras en croix sur une mer de roches, tandis que de mes
paumes fendues coule un liquide salé et que mes yeux ne voient déjà plus la
forêt. Alors pour me guider, les voix viennent à présent des arbres, de tous
les arbres de la forêt elles viennent pour me guider. Voix des oiseaux morts
peut-être, tués par les chasseurs de chataîgnes, à moins que ce ne soient
ceux de gibier, ou encore les voix d'amants pendus de désespoir pour s'être un
jour oubliés. Murmures rageurs de l'eau-attrappe-soleil, grondements de la
terre-qui-le-garde-prisonnier, cris bruissants et apeurés des arbres, toutes
ces voix mêlées en mon ventre me disent d'avancer, d'encore grimper le sentier
abrupt, de me rire des cailloux, même les plus pointus, et d'avancer, d'avancer
jusqu'à la cabane aux lumières.
Et
tout du long ces grandes torches, qui n'en finissent pas de brûler.
Va,
là, va, là, va, là, voilà ce que me disent en un souffle impur les voix de
l'eau, de la terre et des arbres tissées en un châle que le vent n'oserait déchirer
; et j'avance, avance, sans vraiment savoir où je vais. La rouille étalée sur
mes yeux s'est muée en un vert-de-gris qui leur pèse mais bien que je ne
distingue plus les formes, les lueurs me parviennent encore par delà ma prison
rouillée dont les barreaux ne seraient que de pauvres tissus devenus atrophiés.
Je ne cours pas vite mais sais que j'aurais déjà dû arriver, et comprends
tout à coup qu'au fur et à mesure que j'avance, la cabane m'échappe ; comme
si je lui faisais peur, comme si elle me refusait un refuge sous cette nuit
jaune venue se coller à moi au milieu des chataîgniers. Et je crie, et je
pleure, et j'ai peur de toute cette nuit rouillée qui m'enveloppe avec, pour me
guider, seulement ces voix venues de nulle part et cette lueur qui ne cesse de
me fuir comme si j'étais trop effrayante, même pour les arbres de la forêt.
Courir,
tomber, il faut pourtant bien que j'avance, et ces pierres et ces pierres, qui déchirent
mon sarreau, tailladent ma peau !
Pourtant
les voix, toujours, me poussent, mais je ne peux plus avancer.
Alors
je me dis, c'est la faute des pierres, il me faut donc les enlever. Et au fur et
à mesure que j'avance, plus lentement maintenant, je les ramasse et les glisse
dans mon ourlet. Plus de pierres sur mon chemin ainsi, mais des pierres dans le
bas de mon sarrau des pierres dans mes poches, tandis que leurs cris se
rapprochent et que les voix me pressent d'avancer. Et toujours, devant, cette
lueur qui m'échappe, me fuit, chaque fois s'écarte de mon chemin et me force
à grimper, encore et encore, le long de la forêt de chataîgniers. Et toujours
je trébuche, et crie, et pleure par mes mains laissées vides pour s'emparer
des pierres.
Puis
je prends le canif et je coupe. Je coupe dans ma chair de petites entailles pour
y glisser toutes les pierres qui n'entrent plus dans mes poches, plus, dans mes
poches. Je coupe, et le sang ne coule presque pas. Les pierres, sous la peau,
sous la peau la terre et les larves accrochées à ces pierres pointues qui sont
miennes tout à coup alors que pourtant je rêverais d'aller plus vite, de
m'envoler presque. Voler rejoindre des voix gonflées par l'urgence, voler...
Vite.
Lumière, les voix, d'autres cris, me poussent, poussent. Et la lueur toujours,
s'élève, me fuit mais je grimpe, grimpe, plus lentement, sans presque plus
tomber cependant puisque les pierres, sont sous ma chair. L'odeur de la nuit est
différente tout à coup, ce n'est plus celle des champignons ni des chataîgniers,
et voilà les voix du ciel qui m'appellent ; c'est dans le vent à présent que
je les entends, tandis que celles de l'eau, de la terre et des arbres, celles de
tous ces morts en suspens, se sont un peu atténuées. C'est la voix du soleil
mort qui fut la plus implorante. Voix du vent à présent, maudites et
douloureuses, rondes et affûtées, qui me disent, ils sont tous là, et je les
vois.
Alors
je les aperçois comme une suprême offrande avant que la rouille de mes yeux
n'enferme tout pour la dernière fois. Sur la colline aux chataîgniers, des
dizaines de croix sont plantées là sur lesquelles des hommes agonisent mais je
n'ai pas peur, ni de l'odeur de brûlure de leur dernier bûcher ni de leurs
cris, ni des pleureuses qui leurs lavent les pieds comme pour un dernier
sacrifice ni de la puanteur doucereuse des fleurs qu'elles ont apportées en
croyant que cela pourrait effacer.
Effacer
et faire taire, les voix de l'eau, de la terre et des airs.
Je
cours autour d'eux tous à la langue pendante sur leurs croix misérables, avant
d'atteindre la cabane aux lumières tandis que cette dernière m'échappe encore
un peu plus pour aller se nicher sur le dernier promontoire. Et les voix, célestes
ou démoniaques tout à la fois, me disent de m'approcher, de ne plus rien
craindre, d'approcher, d'approcher. Je tends la main et la cabane m'échappe
encore, s'enfuit, mais les voix qui s'y sont logées toutes m'encouragent à
continuer d'essayer. Je cours alors, voudrais tant les rattraper, habiter leur
tristesse, merveilleuse. Les pierres sous ma peau ne sont pas graves, ni les épingles
dans mes yeux, ni la rouille craquelée, les voix m'appellent et je les suis,
les suis, les suis... Pour toucher la lumière, ou alors me reposer. De tous ces
cris et ces crachats, de toutes ces injures lancées tout là-bas. Au bord du
ravin je n'aurai rien vu tandis que les voix continuent de m'appeler à elles :
la rouille avait tout teinté d'orange en repoussant d'un seul coup sur la peau
de mes yeux, et sur la seule pierre que je n'aurai pas ramassée je trébuche et
je tombe, tombe, les bras en croix avec des yeux criblés d'épingles et des
mains qui n'en finissent pas de sangloter.
Ils
m'appelaient Antonia Ortolli ; on racontera que je suis morte de la grippe
espagnole n'en croyez rien, s'il vous plaît. Mon corps ne sera plus jamais
retrouvé, ni les épingles rouillées que la chute aura fini d'enfoncer dans
mes yeux morts déjà, ni mes mains qui pleuraient.
Sur
la colline aux chataîgniers il n'y a plus de cabane mais des dizaines d'hommes
continuent de se consumer sur leur bûcher d'infortune tandis que la terre
gronde, que les arbres rugissent et que l'onde n'en finit pas de charier un ciel
d'immondices ainsi qu'un soleil suicidé, il y a des millions d'années lumière
; par la folie de trop d'hommes que même la mort a repoussés, hommes condamnés
à éternellement vivre ou, peut-être, à éternellement brûler.
Et
c'est depuis, depuis oui, que les nuits sont devenues jaunes et les sommeils
troublés.
(c),
1993, Edith Soonckindt, Roosendaal.
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