Ses
yeux, secs et ratatinés à présent, Ile les enleva pour s'étendre, Ile n'en
n'aurait plus besoin de la journée. Puis dans sa tête Ile ouvrit un livre qui
y avait poussé, LE livre, et il se mit à le feuilleter tout doucement, comme
lorsque l'on parle à un enfant.
LE
livre n'avait pas de pages, tout juste des pans d'eau tranquille où se reflétait
sa vie, et Ile y vit, un bateau à la dérive sous des palmiers, des
ventriloques tomber d'un canapé, des mottes de beurre sourire au soleil, des
plumes s'éparpiller sous la pluie, puis une femme chanter un été. Ile passa
la nuit ainsi, penché sur l'eau tranquille des images qui ondulaient.
Au
matin Ile se souvint des mots qui lui avaient coulé des yeux la veille. Sans
eux, bien sûr, Ile ne saurait trop les lire mais Ile se dit, quelle importance
les mots, vrais, puisque je pourrais tout aussi bien en inventer d'autres, comme
tous ces autres mots volés qui me poussent dans la cervelle.
Ile
y conservait de bien drôles d'idées d'ailleurs - fuite, vengeance, éternité
- quelques recettes de cuisine, des factures impayées, et parfois des idées en
mutation qui écloraient ou non selon la couleur de la journée. Ile se dit, un
jour, ménage, tête, il faudra faire, mais il se rendit bien compte que ses idées
n'étaient pas ordonnées.
Quand
même se dit-Ile, il faudra que l'on sache, que j'ai toujours détesté les
longs cheveux amassés en boule au fond du lavabo. Comme ceux qu'Elle avait...
Ile essaya de ne plus trop y penser. Oui, c'est cela, et il ne faudra pas qu'ils
oublient ; il faudra, même, que l'on inscrive sur ma tombe que rien d'autre
n'aura vraiment eu d'importance. Et Ile se prit à rêver, d'une épitaphe où
on lirait : Ici repose Ile qui détestait
surtout les cheveux filandreux accrochés au fond des lavabos de fortune.
PPL SVP. A y bien réfléchir se dit-Ile, l'on pourrait tout aussi justement écrire,
Ici repose un homme qui n'aimait pas le céleri.
Ou le foie, ou les poireaux, et tout cela serait éminement juste puisque la
futilité est l'envers du vrai.
Les
mots, c'est vrai ! se rappella Ile qui repartit les chercher. Comme Ile ne
pouvait pas les lire, Ile décida de les parler, un à un, en les devinant selon
l'odeur qu'ils auraient. Celui-ci, déclara-t-Ile en retirant le premier de
l'enveloppe, m'a tout l'air d'être un ANE (le mot sentait la campagne). Et
celui-là, hmmm, c'est sûrement une PIERRE (le mot l'avait coupé). Et sa nuit
continua ainsi tandis qu'Ile s'amusait, à jongler avec des mots jaunes qu'Ile
appelait SOIE, des mots sentant la pomme qu'Ile appelait JOIE, et des mots
verts, TRISTESSE, des mots doux, IVRESSE, des mots sentant le caramel ou les égouts,
quelle importance. Ile était heureux, malgré le mot en trop qui lui faisait
l'effet d'un invité désirable un soir d'hiver alors que l'on s'ennuie tout
seul sur un petit canapé.
Tous
les mots s'étaient mélangés, les lettres aussi, et Ile en trépigna de joie.
Ainsi l'alphabet ne serait plus jamais le même rien n'était jamais figé. Dans
sa tête tout à coup le Z cotoyait le M, le B copinait avec le U, et qui aurait
pu jamais imaginer que le A s'éprendrait du V ? C'était à n'y plus rien
comprendre mais Ile était heureux, tellement, et l'on a si peu l'occasion de l'être.
Ile
ouvrit une valise qu'Ile gardait toujours derrière la tête avec ses idées et
y engouffra toutes les lettres en leur demandant de se tenir tranquilles et de
ne pas le réveiller avant demain dix heures. Puis dans un sac qu'Ile gardait
dans un autre recoin de sa tête Ile enfourna
pêle-mêle l'âne, l'ivresse, et quelques compagnons qu'Ile leur avait inventés
en cours de route. Avec le Z et le M et le E et le A, Ile avait donné naissance
à un ZEMA, animal artique bien
connu des autistes. Avec le E, le P, le U et le Y, Ile fabriqua un YEPU mais
comme c'était une jeune personne qui lui plaisait beaucoup, Ile l'enleva du sac
pour la coucher à ses côtés. Attention souviens-toi, de ce que tu as fait de
l'Autre...! lui souffla une petite voix, comme à l’intérieur de soi. Oui, je
sais, mais c'était un mercredi, aujourd'hui c'est vendredi et donc rien ne peut
m'arriver ! lui répondit Ile sans se démonter.
Ile
demanda à YEPU si elle voulait bien feuilleter avec lui LE livre. Et tous deux,
penchés sur les pages liquides - béances atrophiées se mirant vers des mondes
nouveaux - collèrent des mots là où il ne fallait pas. Ainsi les ventriloques
tombèrent des palmiers, une femme chanta sur une plume, la pluie fit fondre le
beurre et un bateau pourfendit l'été. Ile, se sentant fatigué tout à coup,
referma LE livre qui se mit à déborder.
Il
ne faut pas jouer avec les mots lui avait dit sa mère ! Ile avait eu raison de
ne pas l'écouter. Les mots, libérés, furent entraînés là où on leur
interdisait d'aller d'ordinaire. Ils furetèrent partout dans l'appartement d'Ile
qui s'en moquait puisque rien n'y était jamais à sa place. Ils se lavèrent
dans l'évier, jouèrent à saute-moutons dans le couloir, se firent la courte
échelle afin d'inspecter le dessus des placards, puis décidèrent de
s'endormir dans le lit d'Ile, content car Ile n'aimait guère dormir seul les
soirs d'été aux fenêtres à demi-ouvertes.
Le
lendemain, un vent coulis avait tout mélangé, YEPU avait disparu, l'âne avait
perdu la tête, les palmiers avaient fondu, Ile lui-même ne savait plus qui Ile
était. De YEPU il ne restait que ses deux yeux jaunes déposés sur l'oreiller.
Ile se dit : alors, elle aussi ? Et Ile enfila les yeux jaunes à la place des
mauves qu'Ile avait volés la semaine dernière à Zénomie.
Puis
Ile se souvint. Qu'Ile n'aimait ni le foie ni le céleri ni les poireaux, ni les
cheveux qui font une boule au fond des lavabos de fortune et Ile se dit : Je
suis encore bien moi. Ce qui le mit de mauvaise humeur pour toute la journée.
(c),
1993, Edith Soonckindt, Roosendaal