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LE MONDE EN MARCHE
A Esther M pour
ses parents, aussi à Sarah Goldberg, pour son courage,
à Manu pour la
nuit et le brouillard, et à René Raindorf pour son exemple

Je suis Esther la belle juive
et de mes mains
ouvertes si
généreuses aux ongles
tranchants
je défais les mondes
anciens pour recréer ceux d'avant
Mes
mains qui labourent
les sillons du
malheur précoce
afin d'empêcher
l'anéantissement
plongées
jusqu'au coeur du
monde mes mains
comme les rêves pour
immoler
Pour
oublier mes mains vont dessiner
façonner
construire !
de l'argile jaillira
la vision de l'Autre Monde
et ainsi renaîtront
nos morts
*
Me
voici
Là-Bas une nuit
comme par maléfice
au coeur du monde
impur
Là-Bas la nuit
toujours
et mon ventre
lacéré
mes jambes qui ne le
portent pas
Nue
je tombe
juive d'entre toutes
les juives
et nue je rampe
sur la terre trempée
le sol où se sont
écroulés
foulés aux pieds
tous les rêves du
monde triste
tandis que le sang
de mes viscères court à terre
afin de me la rendre
plus facile
à modeler
L'argile
je l'ai trouvée sans peine il suffisait de creuser
et de mes mains
et de mes pieds
de ma tête et de mon
ventre j'ai creusé comme un chien creuserait
creusé comme
d'autres chiens ont creusé ici une tombe qu'aucune fleur
jamais
ne viendra égayer
Je
flaire je gratte je creuse
chienne
honnie
la honte sur nous
pour autant de siècles
et tous mes morts
qui crient
halètent
hurlent
et me contemplent
regardent mes mains
s'emparer de l'argile
glaireuse
et puis la façonner
pour leur redonner vie
*
Leurs
cendres dans l'étang
je les ai trouvées
sans peine
elles ondulaient au
fond telles des yeux
incrédules
alors les ai
emprisonnées
dans un filet
grand
d’un rouge que l’on
dirait de sang
A
l'argile les ai mélangées
ai ajouté mon sang
mes larmes embuées
aussi les leurs si
fières
mes cris les plus
féroces
et puis les leurs
aussi
mes crachats
les plus haineux
ensuite me suis
levée et
droite, toute,
suis allée vers les
barbelés
proscrits
Les
ai arrachés un
les ai arrachés
cent
les ai arrachés
mille
des millions, six
et en les arrachant
je m'écorchais la peau
il ne faut pas
craindre de le dire
quelques ongles
aussi mais rien
jamais
en comparaison des
peaux et des ongles ici arrachés
les soirs d'éxécutions
ou de grandes tortures
Les
barbelés, des bouts, je les plante dans la terre retournée par mes mains comme
folles
je les plante un
je les plante cent
je les plante mille
des millions, six
et autour de chacun
je façonne
ici un homme là un
enfant
et ici une femme
puisque
de mes mains
habiles
la grâce m'est
donnée de pouvoir rescuciter les morts
Les
femmes
au crâne rasé et les
hommes décharnés avec leurs pieds bleuis
de leurs grands yeux
morts qui me regardent
et les enfants,
certains encore des bébés
dans ma main ils ne
crient plus
n'appellent plus
comme ils le firent
lorsque les portes
sur eux
enfermèrent la nuit
Tout
au fond de l'étang
leurs mots, leurs
cris, leurs ultimes pensées terrestres
et mon filet
rouge
qui ne sera jamais
assez grand
*
Tous
plantés là qui me regardent muettement je les prends un à un dans mes bras
tendres
leur chante les
berce et puis je leur dis
de ne rien craindre
et alors je les couche
comme amoureusement
dans des brouettes
une
des charrettes cent
aussi des camions
bâchés, des milliers
et je n'arrête pas
des nuits
des nuits
des nuits
il m'en faut tant
pour charger
tous ces corps
décharnés qui tiennent pourtant peu de place
Les
portes je les ouvre tout grand puis j'enfourne
des enfants un des
femmes mille des hommes cent
des millions
d'hommes de femmes et d'enfants j'enfourne
qui avaient du
barbelé dedans
Les
barbelés
j'avais dû enlever
comme autant de
points de suture
afin d’éviter
l'éclatement
Quand je les ai ôtés
pas un pleur pas un cri
ils flottaient
derrière leurs vies
les pleurs, les cris
flottaient sous la
surface de l'étang
Ces
hommes ces femmes et ces enfants
si je les enfourne
c'est parce que je les veux
solides !
Pas une cendre cette
nuit-ci
pas de fumée non
plus de cris
De par ma main
blanche
aux ongles si
tranchants
ne viendra pas la
mort de tant d'enfants
et les barbelés
je les jette dans
l'étang tels une brassée de fleurs
maudites
Une
fois solides tous
je les habille
- ce froid d'ici,
cuisant -
le calot l'habit
rayé
les galoches qui
font saigner les pieds
si seulement je
pouvais
leur donner d'autres
vêtements si seulement
Je
les habille et les presse d'avancer
je leur dis
longtemps
il vous faudra
marcher
dans le froid la
faim au ventre
je leur dis
que les vieillards
portent les enfants
que ceux-ci
protègent leurs mères
et que les morts
aident les vivants
que plus jamais les
coups ne pleuvent sur vos têtes
les cris sur votre
dos les crachats sur vos insignes
infâmes
Je leur dis l'argile
un matériau
comme imperméable !
aux coups ou aux
tourments
Puis derrière eux je
referme la grille
éteins muettement
toutes
les lumières
et d'un coup de pied
fais s'écrouler les miradors
aussi les
baraquements
*
Après
d'autres nuits
tant
je leur dis courez
je leur dis plus
vite !
je leur dis les
quais
je leur dis plus
vite !
je leur dis les
trains
je leur dis plus
vite je leur crie
montez !
avant que Les Autres
ne reviennent
Je
leur dis méfiez-vous des chiens
et ne prenez plus
plus, ne prenez
la mauvaise file
mais plutôt vos
valises
entassées en vrac
sur tous ces autres quais
Dans chacune vous
aurez
de quoi vous
habiller décemment
dans ces sacs vous
retrouverez
des cheveux à mettre
sur vos têtes
des chaussures des
lunettes
et ceux qui les
avaient perdues pourront remettre leurs dents
Dans
les trains je leur dis mangez
je leur dis riez
la mort est derrière
vous
derrière !
Dans les trains je
le leur dis
vous repartez
vivants
et je leur dis aimez
!
si vous le pouvez
encore
je leur dis chantez
et que Dieu vous
donne
des milliers
d'enfants
*
Mais
à l'arrivée des trains voilà que dans des îlots, secrets, de nouveau on les
enferme
à l'intérieur
d'eux-mêmes on les enferme aussi et je leur dis
cachez-vous
terrez-vous et vivez encore
comme des
bêtes
maintenant au moins
vous savez comment
inventez des
cachettes
pour vos petits
enfants
et tant de
subterfuges pour ne pas mourir vivants
Je leur dis respirez
le moins violemment
possible
ne parlez ni ne
chuchotez non plus
puis dans la plus
belle maison je cache mon père
je cache ma mère
qui ne savent encore
que je suis leur
sang
Je
leur porte du pain
une bougie
un baiser
expressément
farouche
l'espoir d'un monde
meilleur et me voilà qui prie
pour qu'ils
n'entendent pas le bruit des bottes
celui des fusils
ni les cris ces
pleurs
qui déchirent les
nuits
*
Un
jour pourtant à eux
ainsi qu’à tous ces
autres
je dis ce soir les
portes
vous seront ouvertes
vous pourrez partir
vers l'Autre Monde
où vous rirez longtemps
longtemps vous
chanterez parce que vous serez
libres !
et dans les champs
les rues
vous courrez comme
avant
je leur dis ce monde
neuf
et ancien aussi
je leur dis que ce
monde neuf et ancien
depuis toujours
attend
Alors
j'ai vu mon père
confiant
prendre par la main
ma mère
Il lui a dit où nous
allons
tu auras un manteau
du pain une jolie
lampe
personne ne nous
empêchera de prier
les enfants seront
habillés ils auront tous les livres
Puis
derrière eux les portes se sont
refermées
ils ne se sont pas
retournés
ils ne m'ont rien
dit
ils n'ont pas parlé
Le
nez collé à la fenêtre je les ai regardés s'éloigner
puis j'ai vu les Hommes aux Chiens et su
m’être trompée
mais il était bien
trop
tard
trop
pour le crier !
à leurs oreilles
*
Quand
des années plus tard
autant dire des
siècles
mon père est revenu
et ma mère également
ils ne m'ont rien
dit
ils n'ont pas parlé
ils ont juste
murmuré
ne te méprends pas
nous sommes morts
Là-Bas
où tu nous avais dit
d'aller
Mon
père ma mère
leurs yeux qui ont
été Là-Bas
leurs bouches
cousues
parce que de
meilleurs qu'eux sont morts et qu'eux sont honteux
de prétendre vivre
mon père ma mère
enterrés vifs depuis
cinquante ans
toutes leurs nuits
depuis ce temps
ils les passent
Là-Bas mon père ma mère
alors pour eux ne
plus parler
par crainte des
anciens vivants
*
Je
suis Esther la belle juive
et de mes mains
ouvertes si
généreuses aux ongles tranchants
je défais les mondes
anciens pour recréer ceux d'avant
tandis que le
linceul
silencieux et blanc
de mes deux parents
autour de mon coeur
brisé se fige.
(c) 1998, Edith
Soonckindt - Bruxelles
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