Paradis perdus
Remonter

 

à Daniel Meyers à cause de notre rencontre si « particulière », du rêve de l’arbre, et bien sûr de la photo à l’oiseau…

photo Daniel Meyers

Je suis le fils des rois, l'enfant des temps nubiles, l'espoir lancé sur le chemin des hommes l'appât vicié, l'innocent, de légende, l'aimant de tant de douces et de leur peau, fragile, par endroits éclaboussée de mon sang, sacré.

Je viens de ces mondes qui furent, étincelants ! Oh j'étais l'esclave, oh j'étais le maître, oh le bienséant, de brocart et d'argent je fus même vêtu longtemps. Mes longs cheveux certaines, et certains, entreprirent de les peigner avec un savoir, agile, tandis qu'une autre les pieds me lavait, oh bien tendrement.

J'avance. On me l'avait dit alors.
J'avance.
On me l'avait demandé.

Et derrière mes yeux une marche, fictive. Depuis le début des temps, je marche, on me l'a ordonné j'obéis donc, j'obéis. J'avance en chantant, les paumes posées à plat sur mes yeux qu'il aurait mieux valu planter en terre, pour qu'en pousse un olivier.

O tù chi dormi in sta petra sculpita d'avè suffertu da colpi è ferite

 J'avance depuis la nuit, de tous les temps. J'avance et mon chant est grave. J'avance et mon chant est si beau, comme mon corps d'éphèbe. Mon chant si beau, mes mains trop grandes, et mes cris oh dopu d'atroci martiri persu ai ancu la vita mes cris... Ils montent aussi. De mon ventre les cris montent alors qu'il me faudrait chanter. Parce qu'ils m'avaient dit Sa gloire, tu chanteras, pour des siècles et des siècles, sans jamais t'arrêter.

oghje riposi tranquillu a to suffrenza hè finita. Ma eo so

ind'una fiamma ardente, brusgiu è mughju tuttu ognunu mi sente

Longtemps j'ai chanté pourtant, d'autres siècles peut-être, toujours les yeux trop vides et mes paumes, qui les protègent. Mes pieds, nus et écorchés, contre les pierres, ce n'était rien en vérité je vous le dis. Mon corps, nu, ployé vers la terre, dans l'hiver et la froidure, ce n'était rien non plus, en vérité je vous le dis aussi ; et mes grandes mains nues glacées par le vent, ma peau ouverte giflée par la pluie, mes jambes mordues par le froid, noir, rien, ce n'était rien en vérité rien, la vie, de moi s'en était déjà allée, on dirait de cela tant d'années lumière.

Oh la vie, et toutes ses dames belles, aussi tous leurs soupirants, la vie cette caresse, vaine, sur mon coeur qui n'avait pas encore de sang.

so i lamenti di i cumpagni è d'una mamma li pienti chjamu ancu à Diu supremu ci ritorni stu nucente

Longtemps je m'étais baigné dans ses aubes, pleines, longtemps de ma bouche j'avais léché des plaies, ouvertes, ressuscité les aveugles et donné des yeux aux morts, pour tous j'avais marché sur les eaux et fait se lever ceux qui ne savaient déjà plus comment.

Longtemps, aussi, de mon sexe j'avais ensemencé la terre, afin qu'y poussent les arbres aux mille mains d'or.

Les mille mains d'or, des arbres, tendues vers le ciel, je les avais vues comme une plainte, furtive, oscillant au moindre souffle du vent et agrippant tant de nuages pour que le ciel, descende jusqu'à nous enfin.

Sur ma couche d'alors parfumée de mille senteurs - et l'encens et la myrrhe, qui nous enivraient les sens, et ces torches, brûlantes, pour éclairer nos corps - oh ces dames, belles, et des hommes aussi, et moi qui de mon sexe leur embrochais à tous le coeur.

Je riais alors, le temps m'appartenait, tant de vies m'étaient encore possibles je ne connaissais ni la mélancolie ni son cortège funeste, des larmes ouvertes et argentées comme lorsque l'on a si peur.

E fù per quella cun spiritu feroce da tanti colpi è viulenza atroce

Puis un jour sont descendus Les Trois Prêtres dans leurs habits pourpre et or et ils ont dit Qu'il fallait en finir, que je ne pouvais plus demeurer ici Que les arbres aux mille mains d'or étaient un faux miracle Que j'étais l'Imposteur ! Ils l'ont dit et alors tous, m'ont abandonné comme si c'était moi le traître. Les prêtres ont ajouté, nous te laissons à La Naine A La Bouche Facile, elle sait, elle, elle sait.

Les esclaves se sont approchés en brandissant leurs torches haut si haut, ils ont fait cercle autour de moi puis se sont mis à chanter si doucement, on aurait pu croire, une prière, on aurait pu rêver, voici enfin venue la fin des temps.

chjodi à li mani è li pedi, quessi t'anu messu in croce, o Diu da tante suffrenze fà ch'eo senti a to voce.

chjodi à li mani è li pedi, quessi t'anu messu in croce, o Diu da tante suffrenze fà ch'eo senti a to voce.

chjodi à li mani è li pedi, quessi t'anu messu in croce, o Diu da tante suffrenze fà ch'eo senti a to voce.

Moi alangui sur ma couche dans les parfums et l'enivrement - oh, tant de liqueurs faciles - et puis La Naine... ; elle au moins elle, n'aurait pas à s'agenouiller, elle au moins, Elle.

Non mais Elle a pris un escabeau et j'ai senti son souffle, frôler mon visage dont les yeux s'étaient fermés dans l'attente d'un plaisir, fébrile, parce que je n'osais trop imaginer...

Ses cils, j'ai senti ses cils caresser ma peau que la chaleur avait rendue un peu moite, ses cils oh, les voici qui glissaient. Par petites touches - factices ? - Elle a couvert ainsi toute la surface de mon visage aussi le cou, et ces endroits si ténus où débute la nuque. J'aurais gémi, si seulement cela avait pu durer. Ses cils sur ma bouche, tout du long du pourtour, de mes lèvres ; et puis sa bouche, la sienne, qui d'un coup est remontée.

Sa langue lentement, a léché mes tendres paupières, les cils aussi, et cette fois encore j'ai soupiré. J'ai soupiré puis en un éclair sa langue m'a soulevé les paupières et ses dents les ont arrachés, l'un, puis l'autre ; le sang a perlé et Elle a déposé en dessous deux coupelles afin de ne rien souiller.

Ses cils sont redescendus, tout le long de mon corps enfiévré ils sont descendus, et aussi sa bouche - oh, comme j'espérais - mais c'est dans mon flanc qu'elle est venue se planter. De la chair, ainsi découpée, Elle a confectionné des pastilles d'un blanc, incandescent, dont les esclaves se sont saisis pour tremper dans le sang qui gouttait de mes orbites, vides.

Oghje per sempre tutta questa hè finita, avà si mortu hè persa a partita

Des yeux j'attendais qu'Elle fasse un usage, vil, mais avidement Elle a préféré les gober. Puis le flanc Elle a cousu d'épines et Elle m'a dit ainsi, tu sauras ce qui te fait pleurer. Elle a dit ensuite, les mains je te les laisse - il ne faudrait pas, que tu effrayes les chiens ! - et puis les pieds, pour avancer sans doute, ce sera tout de même plus facile, et alors je me suis levé. 

J'avance. On me l'avait dit alors.
J'avance.
On me l'avait demandé.

Et derrière mes yeux, une marche, fictive. J'avance en chantant, les paumes posées à plat sur mes yeux qu'il aurait mieux valu planter en terre, pour qu'en pousse un olivier.

O tù chi dormi in sta petra sculpita d'avè suffertu da colpi è ferite

J'avance depuis la nuit, de tous les temps. J'avance et mon chant est grave. J'avance et mon chant est si beau, comme mon corps d'éphèbe. Mon chant si beau, mes mains trop grandes, et mes cris oh dopu d'atroci martiri persu ai ancu la vita mes cris... Ils montent aussi. De mon ventre les cris montent alors qu'il me faudrait chanter. Parce qu'ils m'avaient dit Sa gloire, tu chanteras, pour des siècles et des siècles, sans jamais t'arrêter.

oramai in Ghjerusaleme a ghjente hè sparnuccita vergogna ùn ci ne manca, morte so a fede è a vita.

La Naine avait ajouté, après tant de soleils et autant de lunes pendant lesquels tu auras erré cent une fois au moins à travers la terre, lorsque le vent te soufflera que tu as dépassé l'oiseau mort à ta gauche, tu sauras alors que tu es arrivé, pour des siècles et des siècles. Tu ne le souhaiteras pas mais contre les barbelés ton corps, nu, ira se coller et rouler, puis c'est à genoux encore que tu achèveras de monter.

Et comme Elle le voulait j'ai fait, les mains toujours sur mes yeux morts depuis tant de siècles. Mon corps nu et violenté, fatigué tellement - chjodi à li mani è li pedi, quessi t'anu messu in croce, o Diu da tante suffrenze fà ch'eo senti a to voce - il s'est tourné encore

et encore
encore
et encore
tout couvert mon corps était
de gouttelettes de sang fines et belles
et les plumes de l'oiseau mort
j'ai songé à les effleurer.

A terre je suis tombé comme Elle l'avait prédit mais j'ai continué d'avancer sur mes genoux, déchirés, et de mon flanc les épines sont tombées ; une, à une ; des milliers, d'épines, que le vent a emportées.

La montagne ne serait plus loin maintenant, je le sentais, son odeur âcre, les nuages lourds et le vent cinglant, je les sentais aussi.
£Alors j'ai écarté les mains
et même les bras tout entiers
et de mes orbites, creuses,
deux larmes enfin sont tombées.


oghje riposi tranquillu a to suffrenza hè finita.
Ma eo so ind'una fiamma ardente, brusgiu è mughju tuttu ognunu mi sente.


Alors j'ai écarté les mains
et même les bras tout entiers
et de mes orbites, creuses,
deux oiseaux se sont envolés.

(c) 1998, Edith Soonckindt - Bruxelles